IVO ANDRIĆ

Texte publié le 28 novembre 1963 dans la revue « Komunist » à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Njegoš.

Ivo Andrić : Un instant à Topla
Ce garçon grandi et fort, neveu de l’évêque de Cetinje, qui fréquentait l’école de Josif Tropović à Topla, attirait les regards des citadins en traversant la ville. Ils le regardaient – comme ils regardent tout et partout, impitoyablement et cruellement, car ils désirent être au courant de tout, des gens comme des choses, de la marchandise ou des matériaux, et savoir ce qu’ils peuvent en obtenir ou en attendre. Leurs femmes et leurs filles, elles, organisaient exprès leurs flâneries en ville afin de voir – sans le regarder – le neveu de l’évêque ; et elles trouvaient toutes que le garçon était beau et bien bâti, et qu’il avait quelque part trop précocement mûri, qu’il était devenu un vrai jeune homme, de la tête aux pieds. Il n’y avait que sa démarche qui était lourde et lente. Il se déplaçait comme si à chaque instant il allait se figer. Et il se figea lors de cette journée de juillet sur les marches de pierre devant la maison du maître, se posant inopinément sur la pierre brûlante et y restant ainsi, comme terrassé.
Le sang coulait en lui et ses pensées avec, son cœur palpitait à toute vitesse.
Qu’est-ce que Topla ? Un village de quelques dizaines de maisons, avec un cimetière et une église, un endroit doux comme un prénom féminin insolite, un endroit minuscule où se cache toute la vie du monde, passée, présente, future.
Les images émergeaient et disparaissaient sous les paupières fermées de ses yeux, les questions affluaient sans cesse, mélangées avec des réponses saccadées et floues.
Oui, qu’est-ce que Topla ? Et cette poignée d’eau salée qui étincelle, répandue au pied d’Igalo ? Un brin de mer pour celui qui n’en a pas et en même temps tous les océans et toutes les mers du monde, toutes les liaisons, les navigations et les rencontres que l’on peut vivre dans les ports et au large, toutes les découvertes et les connaissances accessibles à l’homme. Et l’odeur et le goût de l’aventure. Et le naufrage sans témoin, sans trace ni voix, les retours victorieux avec des larmes aux yeux et des sourires, et l’indescriptible joie du triomphe.
Et qu’est-ce que cette pensée encore floue, déjà majestueuse et pesante – au point d’en être insoutenable – cette pensée sur la grandeur et l’unicité du monde ? Tout cela, ce n’est que l’ivresse du soleil qui nous fait vaciller et tomber, car ce moment illuminé d’avant-midi contient en soi le soleil entier, avec toutes les journées et les années d’ensoleillement, toutes les lunaisons et tous les chemins. C’est ainsi que le tout est contenu en tout. Le soleil est l’unité qui appartient entièrement à chacun, à tout moment, et qui se dissipe et se dissout sans cesse dans tous les sens, sans jamais rien perdre de sa force ni de son contenu, en gardant toujours la forme d’un cercle plein et intact. Tout comme cet arc de terre sous la roche calcaire et la montagne qui s’érode perpétuellement, descend et se noie, mais pourtant y demeure, engendre et nourrit les hommes qui y existent, comme cette toile marine qui se courbe et se déchire sous les orages et les vents, mais reste après tout entière et intégrale, car elle est sans usure, éternelle.
Tout cela est évident pour le garçon et il faudrait le dire aux autres de façon claire et nette. Il le ressent comme un devoir et comme un besoin irrépressible. Mais il ressent également qu’en ce moment précis, depuis cette marche en pierre, jonchée de fleurs d’oléandre piétinées, cela n’est pas possible. Il écoute en lui comment, au rythme de son sang, palpite et bat sans trêve son vers natal, mais c’est comme si ces pensées, bien que tout à fait claires et parfaitement accomplies, ne parvenaient pas à tenir dans ce vers qui se courbe avant le milieu et s’affaiblit et se dissout vers la fin et dans lequel il serait plus simple, semble-t-il, d’exprimer des choses confuses et obscures, éphémères. Tant pis ! Il faut attendre. Ou bien tout ce qu’il sait et ressent en cet instant ensoleillé sera résumé et consolidé afin de pouvoir rentrer dans son vers, ou bien ce vers changera de nature, de longueur et de rythme afin d’absorber tout cela en soi, à l’état pur. Il faut être patient. C’est le soleil de cette contrée qui nous l’apprend. Celui qui porte et cache en soi tout cela, celui qui est sûr de soi et de ce qu’il y cache, celui-là peut attendre, même si tout en lui le pousse à se hâter, à ne pas hésiter. Tout ce dont il a besoin, tout ce qu’il veut mettre en vers et dire est déjà là, chassé et en lieu sûr, de sorte que cela ne peut pas lui échapper, que le jour où il mettra la main sur sa proie ne peut qu’advenir.
Il y a ici cette connaissance de l’immensité du macrocosme, avec ses distances et ses planètes, il y a aussi cet insaisissable royaume de la poésie, à la fois réel et éternel. Il y a également le sentiment de liberté que ni lui ni personne parmi les siens ne cessera jamais d’aimer et de rechercher. Et tout cela, il le porte en lui sous un seul et même nom : Monténégro.
Tous ces biens sont là, à portée de main ; ils ne s’enfuiront pas ; ils ne pourront jamais l’abandonner, même quand lui le désirerait, ils resteraient taciturnes et proliféreraient en lui comme des germes dans la terre.
Oui, il faut être patient et attendre. Il le faut, c’est ce qu’il se répète sans cesse. Mais ce n’est pas toujours simple et facile. Parfois tout ce qui germe en lui le soulève et le crucifie, il a l’impression qu’il sera emporté comme une goutte de pluie d’été par le tourbillon de vent au-dessus de la mer ; puis, parfois, cela devient tellement lourd et pesant qu’il doit s’arrêter dans sa marche, cloué au sol. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui encore, dans ce moment délicat, il reste assis, accoudé et courbé dans une étrange position, sur les marches en pierre de la maison de Tropović à Topla, au soleil de juillet, sous lequel tout ce qui existe mûrit et croît irrésistiblement.

Traduit par Milica Šćepanović Miloš Avramović et Anthony Gaudillère

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