Photo : Rade Marković
ELLE
Et elle
Elle est d’une certaine façon différente
Un café bondé
Une foule en transe
Provoquée par des artifices destinés à embellir la réalité
Elle danse et boit son café
Car elle seule sait embellir sa propre réalité
Il est déjà trop tard
Mais elle sait que le temps est une illusion
Elle boit son capuccino
Avec subtilité et douceur
Elle a besoin de caféine
Car elle doit rester éveillée à cette heure tardive
Elle a rendez-vous avec les étoiles
Là-bas quelque part à la station des rêves
Où tout est magique
Où tout est possible
Ainsi les étoiles et elle discutent longuement
Elles prédisent le passé
Une fois leur accord conclu
Elles vont se coucher
Mais elle ne dort pas
Elle continue à les observer depuis sa fenêtre
Peut-être a-t-elle encore quelque chose d’important à leur dire
Peut-être est-ce simplement la caféine
Je ne sais pas
Mais elle est unique
Ça, je le sais
CINÉMA
Imagine
On irait au cinéma
Et à chacun on passerait le film
De sa vie
Jusqu’à présent
Qu’en penses-tu
Serions-nous enfin heureux
En voyant sous nos yeux
Toutes les merveilles que nous avons vécues
Ou regretterions-nous
Quelque chose que l’on n’a pas fait
Mais que nous aurions pu faire
Et à la sortie de la salle
Quelque chose changerait-il
Imagine
On irait au cinéma
Et à chacun on passerait le film
De sa vie
Future
Qu’en penses-tu
Aurais-tu envie
De me voir dans ce film
Et si tu en avais envie
À la sortie de la salle
Quelque chose changerait-il
Je sais
Ce genre de projection n’est pas d’actualité
Mais je ne serais surprise
Qu’il y en ait bientôt
La technologie avance à une vitesse folle
Et nous
LE TEMPS
J’aime le temps dans lequel je vis
Je déteste quand on dit
De mon temps c’était mieux
Comme si les meilleurs êtres humains
Avaient vécu autrefois
Vous savez
On en trouve plus des comme ça
Des artistes, des professeurs, des médecins
Peu importe
Moi je pense qu’il y en a
Des gens remarquables
Généreux
Exceptionnels
Des gens dont la bonté nous fait rougir
Et dont le talent nous rend ébahis
Je sais qu’il y en a
Car je les croise partout
Si vous ne les voyez pas
Peut-être serait-il temps de changer
Les rues que vous empruntez
Ou vous-même
De tout temps il y a eu
Les uns et les autres
Ceci et cela
Cela n’a rien à voir avec le temps
Mais avec ce que l’on a retenu
De ce temps
Ou mieux peut-être
Avec ce que l’on a donné
À ce temps
Après tout
Laissez le temps
Il n’existe pas
Nous seuls existons
Maintenant
Alors faisons quelque chose de magnifique
De notre temps
Dans ce temps-ci
PROFESSEUR
Peut-être n’es-tu pas un professeur à Harvard
Qui découvrira le remède contre le cancer
Et ainsi sauvera des millions de vies
Mais tu es le professeur de certains enfants
Dont la vie peut être embellie
Grâce à toi
Tu leur enseignes les amibes
Les érythrocytes
Et les annélides
Mais ne leur interdis pas de jouer
Ils peuvent s’arrêter
Car on écoute les figures d’autorité quoi qu’elles disent
C’est ce qu’on nous a appris
Et c’est dangereux pour la civilisation
Car seuls les enfants qui jouent
Peuvent être heureux
Et seuls les enfants heureux
Peuvent devenir des adultes heureux
Et seuls les adultes heureux
Peuvent élever des enfants heureux
C’est pourquoi tu dois les laisser jouer
Rappelle-leur de jouer dans les règles
Et explique-leur qu’ils sont capables
D’inventer un nouveau jeu
Si les anciens les ennuient
Car un jour
Tu seras assis dans le public et tu applaudiras
Lorsque le prix de la découverte du siècle
Sera remis
À un de ces enfants
Qui aura appris de toi
Qu’il était capable
D’inventer quelque chose de nouveau
Et qui t’aura cru
Et toi, tu seras guéri
Grâce à son
Jeu d’éprouvettes
PLUTÔT QUE
Dans les rivières, du plastique plutôt que des truites
Dans l’air, du smog plutôt que du Chanel
Sur les trottoirs, des mégots plutôt que de la verdure
Sur les façades, des graffitis haineux plutôt que des déclarations d’amour
En cours de sport, des excuses plutôt que de l’esprit d’équipe
Dans les mains, des IQOS plutôt que des fleurs
Ou d’autres mains
Fatigués d’espérer plutôt que d’une balade en rollers
Les regards rivés sur l’iPhone plutôt que le ciel
Une larme dans l’œil gauche plutôt que le droit
Des gouttes s’échappent des climatiseurs des voisins plutôt que la pluie d’automne
Les moteurs grondent plutôt que des moulins à café
On répare ce qui est déjà réparé plutôt que ce qui est cassé
Les autres plutôt que de soi-même
On vend des tirages plutôt que les premières pêches
On mesure l’audience plutôt que la conscience
On achète des abonnés plutôt que des livres
On embrasse des barmen plutôt que ses enfants
Je me demande où l’on va
C’est tout
Traduit du serbe par Zivko Vlahovic
